Δευτέρα, 23 Απριλίου 2018

Le robotisme et ses conséquences anticipées sur l'emploi



Seminaire 9-10/11.2017

Le robotisme et ses conséquences anticipées sur l'emploi

Introduction
L'invasion des robots et de l'intelligence technologique devrait changer radicalement notre vie quotidienne. Les nouvelles technologies, qui dans de nombreux cas sont déjà installées à grande échelle, sont à l'origine d'un bouleversement révolutionnaire à tous les niveaux. Au niveau théorique, la difficulté principale est l'incapacité de la théorie économique dominante à interpréter leur mode de fonctionnement. On pourrait soutenir que la première phase post-industrielle s'achève et que nous sommes à l'aube d'une nouvelle étape du développement capitaliste, à travers l'ancien, sur la scène financière internationale, celle de l'automatisation. La question angoissante qui se pose raisonnablement ici est de savoir si ces changements transversaux nous emmènent vers le meilleur ou vers le pire. Une réponse simple et rapide serait d'affirmer qu'ils vont apporter le meilleur, étant donné que ce qu'attend l'Homme des nouvelles technologies, c'est qu'elles l'affranchissent, dans une large mesure, de son travail routinier et lourd. Le genre humain aura ainsi le temps de s'occuper de ce qui l'intéresse le plus, ce dont il ne pouvait profiter auparavant.
Il est toutefois clair que cette réponse envisage les robots comme des collaborateurs de l'Homme, et non comme son substitut. Le danger, cependant, visible et peut-être déjà présent, est qu'une grande partie des activités des nouvelles technologies, qui de surcroît augmenteront avec le temps, ne feront pas que coopérer avec les hommes mais elles les remplaceront et les menaceront. C'est en cela que les projections optimistes ne semblent malheureusement pas correspondre à la réalité. Au contraire même, ce qui est déjà en train de se passer, mais aussi ce qui est prévu avec certitude dans ce domaine, donne raison aux pessimistes. La principale menace de l'automatisation, pour les sociétés humaines, est l'apparition d'un chômage technologique incontrôlé, accompagné d'une aggravation des inégalités déjà visible dans la répartition des revenus et des richesses.
Dans les deux paragraphes ci-dessous, je vais d'abord aborder les menaces de l'automatisation et de l'intelligence artificielle, qui semblent inévitables, tandis que dans le deuxième paragraphe je vais proposer la solution que je préconise depuis longtemps au problème du chômage, mais aussi au problème des profondes inégalités qui se sont malheureusement installées en tant que situation permanente dans l'économie mondiale, avant même que l'automatisation ait acquis sa dimension menaçante actuelle. À la fin, les conclusions générales seront énoncées.
 
I. Le contenu et l'impact des nouvelles technologies
A. Les principales difficultés théoriques des nouvelles technologies
Du stade post-industriel a surgi un stade de développement plus récent, celui de la robotique, qui, à en croire les projections, aggravera encore le chaos économique dans les économies modernes.
a) La mesure de la productivité du travail et du capital
Il y a un problème important et non résolu à l'heure actuelle qui est l'impossibilité de mesurer la productivité des deux facteurs de base de production, le travail et le capital. Et cela, car dans ce nouveau stade de l'évolution capitaliste, l'importance des deux facteurs de base, le travail et le capital s'est amoindrie, et un troisième facteur de production apparaît si l'on peut dire, et même un quatrième, si l'on tient compte de la terre. Ce nouveau facteur de production est l'automatisation, qui incarne la toute dernière forme de l’innovation, et qui laisse espérer des gains importants dans l'avenir. Ces gains ne sont plus censés favoriser les deux facteurs de production traditionnels, qui sont le capital dans sa forme classique et le travail. Par contre, un groupe restreint, avec des idées nouvelles, qui apporte des innovations et crée de nouveaux produits, de nouveaux services et de nouveaux modèles commerciaux, fait valoir ces gains importants et s'impose comme bénéficiaire. Le mode de répartition des revenus qui se dessine est celui du célèbre diagramme de Pareto, où un petit nombre de joueurs gagnent une part disproportionnée des bénéfices[1]. Ce nouveau facteur, ce sont les idées novatrices, plus rares que la main-d'œuvre et le capital traditionnel, c'est-à-dire les deux facteurs de production traditionnels, auxquels il se substitue progressivement, justifiant ainsi sa part élevée dans la productivité globale. Toutefois, les idées novatrices peuvent finalement être perçues comme une forme de capital spécifique dont la rémunération accrue ne cessera de réduire la part du travail dans le PIB.
b) Mesurer la productivité globale
Des difficultés surgissent cependant, non seulement dans le calcul de la productivité des deux facteurs de base traditionnels de production, mais aussi dans l'évaluation de la productivité globale dans ce nouveau stade de l'évolution, car il semble inexistant et encourage donc des arguments concernant l'entrée des économies avancées dans une phase de stagnation séculaire[2].
Les prévisions de M. Kalecki[3] sont vérifiées, selon lesquelles, contrairement à la seconde révolution industrielle que l'on associe à une répartition plus équitable des revenus, de toute évidence nécessaire à l'absorption de la production de masse, le troisième stade du processus capitaliste a apporté le chômage et la pauvreté à l'Humanité. Il y a quelques années, on parlait d'une société des 2/3, et une réaction saine était qu'il fallait éviter cela par tous les moyens. Or, il y a fort à craindre que la société attendue sera celle du 1/10. Autrement dit, un enfer pour la plupart.
La difficulté de mesurer la productivité globale résultant de cette nouvelle forme de progrès technique est due au fait qu'il s'agit de données qualitatives et non quantitatives. Selon Robert Gordon[4], les innovations du stade de développement actuel ne peuvent pas être comparées aux résultats spectaculaires de la période 1870-1970, qui ont apporté une véritable révolution dans le mode de fonctionnement de l'économie mondiale, et ne peut par conséquent se répéter. Au contraire, les progrès techniques actuels ont entraîné une baisse de la productivité horaire moyenne du travail aux États-Unis de 1,33% depuis 1970. Ces modestes résultats, Robert Gordon les attribue au vieillissement de la population, à l'augmentation des inégalités, à la stagnation de l'éducation et à l'augmentation de la dette. Selon Robert Gordon, la génération actuelle aux États-Unis (et pas seulement, puisque les tendances vont à peu près dans le même sens dans toutes les économies avancées) sera la première à ne pas dépasser le niveau de vie de ses parents. Le pessimisme de Robert Gordon sur l'avenir de l'économie est également partagé par Robert Solow dont la déclaration est restée comme le paradoxe de Solow: «on voit des ordinateurs partout, sauf dans les indicateurs de productivité»[5]. Il est clair que les téléphones mobiles, l'Internet, la baisse du prix des ordinateurs, etc., sont dans l'intérêt des consommateurs, mais ils ne contribuent pas à l'augmentation du PIB. Le paradoxe de Solow a donné lieu à de nombreuses tentatives d'interprétation sur ce qui peut arriver avec le stade informatique et pourquoi la productivité a baissé.
 
B. Les conséquences sur l'emploi
Il y a les optimistes et les pessimistes concernant l'impact des nouvelles technologies sur l'emploi et la répartition des revenus et des richesses. Les deux catégories ont toutefois des points d'accord:
– premièrement, le régime du plein-emploi appartient définitivement au passé, car le processus de production moderne exige une plus faible quantité des deux facteurs pour produire une unité de produit, et
– deuxièmement, la mondialisation a déjà créé une situation où il y a très peu de gagnants et une infinité de perdants.
Selon moi, la différence entre les optimistes et les pessimistes réside essentiellement dans le laps de temps où les premiers et les seconds sont situés.

a) La version optimiste
Les scientifiques, qui appartiennent à la catégorie des optimistes (il serait plus correct de dire qu'ils sont moins pessimistes), soutiennent que les problèmes majeurs pour les travailleurs ne vont pas apparaître immédiatement, dans les dix prochaines années. Ils espèrent également qu'il sera possible d'y faire face à temps. Leur optimisme s'explique par l'hypothèse que, sur une période assez longue, le rôle des technologies sera surtout d'aider les Hommes, qui continueront d'en avoir besoin à tout instant. Cet optimisme relatif a été exprimé dans une étude réalisée au début de 2017 par l'Institut McKinsey. Les conclusions très pessimistes d'une étude antérieure y sont remises en question[6] selon laquelle 47% des emplois risquent d'être automatisés[7]. Tout d'abord, l'étude de l'Institut McKinsey soutient qu’il est vrai que 49% du temps de travail peut être remplacé par l'automatisation. L'optimisme, toutefois, réside dans l'hypothèse que l'avenir de l'emploi ne sera pas jugé seulement en fonction de ce qui est technologiquement possible, mais aussi en fonction d'autres facteurs. Par exemple, l'étude de l'Institut McKinsey indique que les voitures sans conducteur devraient supprimer l'emploi de 1,7 million de camionneurs. Quoi qu’il en soit, le remplacement des camions nécessitera un investissement d'un billion de dollars. L'Institut McKinsey conclut que ces projections très pessimistes ne tiennent pas compte de nombreux facteurs et que, selon les auteurs de cette étude, il est probable que seulement en 2055 l'emploi aura baissé de 50%. Une étude encore plus optimiste sur le sujet a été réalisée par l'OCDE en 2016 et prévoit que pour ses 21 États membres, le risque de l'automatisation ne concerne que 9% de l'emploi. Cet optimisme excessif semble être justifié par une évolution similaire dans le passé qui n'a pas été vérifiée par les prédictions pessimistes telles que celles de John Maynard Keynes, il y a 80 ans. Keynes avait alors évoqué une «nouvelle épidémie», qu'il a nommée «sous-emploi technologique» et qui, heureusement, ne s'est pas concrétisée.
Les optimistes, à propos de l'impact des robots sur nos vies, en soulignent l'aspect pratique, à savoir l'aide qu'ils nous apporteront, arguant que le robot succédera à notre ordinateur personnel.
L'un des services très importants des robots sont les voitures sans conducteur, qui devraient être à la disposition des consommateurs en 2020. De nombreuses universités, essentiellement aux États-Unis, élaborent des projets et la règlementation sur la façon d'utiliser ces voitures autonomes, tandis qu'un rapport annuel de la Direction des Transports de Singapour prévoit que ces voitures, partagées entre plusieurs utilisateurs, feront baisser la circulation des voitures traditionnelles d'environ 80%, réduisant considérablement aussi bien la durée du voyage que la pollution atmosphérique[8]. Pour l'heure, ces voitures autonomes ne peuvent pas encore faire face à des situations difficiles et imprévues, mais elles devraient bientôt être perfectionnées, ce qui permettrait aux voyageurs de lire tout au long du trajet. Les robots devraient également offrir des services importants aux ménagères, pour transporter leurs achats, par exemple. Le robot en question, nommé Gita[9], suivra son propriétaire dans ses déplacements après avoir été chargé, et pourra communiquer avec lui en cas de besoin. Également en cours d'élaboration, des avions autonomes pour l'armée de l'air américaine, dotés d'un système conçu pour réduire le coût relatif de chaque appareil à l'utilisation de 800 000 dollars[10]. Les activités les plus susceptibles d'être concernées par les robots sont les transports maritimes, la médecine, les hôpitaux et l'industrie de l'armement[11].

b) La version pessimiste, probablement plus proche de la réalité
Avant d'examiner l'impact attendu de l'automatisation sur l'emploi, il convient de rappeler que, déjà, le plein-emploi concerne, dans les économies avancées, un pourcentage de plus en plus faible de l'emploi total au profit du travail informel. Par ailleurs, le sous-emploi, à l'échelle mondiale, se maintient en 2016 à 197,1 millions et dépasse de 27 millions celui de 2007, avant la crise. Les prévisions sont, en outre, extrêmement pessimistes, compte tenu du fait qu'en 2018, le chômage augmentera de 3,4 millions. En outre, l'Organisation internationale du travail[12] prévoit qu'en 2017, pour la première fois, le sous-emploi dans le monde atteindra les 200 millions[13].
Le chômage reste élevé en Europe et très élevé dans un certain nombre d'économies du sud de l'Europe. Le taux d'emploi dans l'UE des 28, chez les 15-64 ans était en 2007 de 65,2 alors qu'en 2014, il était de 64,9. Toutefois, dans les économies du sud de l'Europe, avec la Grèce en tête, cette baisse est terrible entre 2007, égale à 60,9 et 2014, où il est d'à peine 49,4. La baisse du volume d'emploi est également importante en Espagne durant la période examinée (de 65,8 et 56,0 respectivement) et, dans une moindre mesure, au Portugal, en Italie et en Irlande[14].
Le chômage aux États-Unis, bien que les mesures de politique monétaire y aient été nettement moins déflationnistes et plus agressives qu'en Europe, la tendance parallèle à la baisse de son PIB renforce l'idée qu'il s'agit d'un nouveau stade d’évolution où la croissance est absente et pas d'une simple récession, se trouvant dans la phase descendante du cycle économique. Comme il ressort d'une enquête sur le sujet[15], la participation à l'emploi des hommes âgés de 24 à 54 ans et la création de nouveaux emplois n'ont cessé de diminuer pendant les 40 dernières années. Ce qui est préoccupant, c'est l'évolution parallèle du PIB et de l'emploi de 1947 à 2015.
L'impact néfaste de la robotique sur l'emploi est considéré comme inévitable, même pour les optimistes, qui se tournent simplement vers des évolutions ou des situations susceptibles de limiter leur intensité.
Les effets négatifs attendus des robots sur l'emploi doivent être étudiés, d'abord en tant que substituts de l'emploi et ensuite en tant qu'appareils dotés d'une intelligence artificielle. Et j'ajoute que le temps passe très vite, et qu'il apporte avec lui des changements révolutionnaires.

aa) Les robots comme substituts du travail humain
Les robots sont déjà en train de remplacer le travail humain dans les économies avancées, à un rythme croissant. En 2013, quelque 1,2 million de robots étaient utilisés à l'échelle mondiale. En 2014, ils étaient 1,5 million et leur nombre devrait approcher 1,9 million en 2017. Leurs capacités s'améliorent et ils se multiplient à grande vitesse. À titre d'exemple, citons le cas d'un nouvel hôtel au Japon, le Henn na, où les clients sont reçus, enregistrés par des robots et les saluent quand ils s’en vont. Les robots, dans cet hôtel, sont même capables de conduire les clients à leur chambre, de parler la langue du choix des clients, de régler la température ambiante. Dans leur chambre, les clients de l'hôtel peuvent recevoir des instructions vocales pour régler l'éclairage, donner des informations météorologiques ou l'heure[16]. Autre exemple, parce que la liste des possibilités de substitution du travail humain est déjà longue et s'enrichit de jour en jour, une expérience d'Amazon pour voir si les robots sont capables de sélectionner par eux-mêmes des objets dans les rayons de l'entrepôt employant 50 000 personnes et de les placer à un autre endroit. Lors de cette expérience, un robot est parvenu à effectuer 10 tâches sur un total de 12. Cette entreprise, située à Berlin, a «engagé» 15 000 robots, et d'autres sont déjà prévus. Dans le domaine de la restauration, des entreprises utilisent des robots pour remplacer le travail humain, pour servir les plats commandés, pour aider les clients à faire leur choix, mais aussi pour régler l'addition. Une sorte de robot, appelé NAO, aide les patients à surmonter leur anxiété. Selon un rapport récent[17] sur l'emploi dans les banques, les emplois devraient baisser de 30%, durant la prochaine décennie, en raison de l'utilisation des nouvelles technologies. L'économiste Martin Ford prévoit que la totalité des emplois de la classe moyenne va disparaître, que la mobilité économique va s'arrêter et que la ploutocratie se réfugiera dans des communautés clôturées ou dans des villes spéciales qui seront gardées par des robots militaires autonomes et des drones[18].
Catalyseur tout aussi déterminant, les changements prévus dans le domaine plus large de l'éducation[19], où la nouvelle technologie numérique remplace déjà de plus en plus l'enseignement traditionnel par l'enseignement en ligne. Cette forme d'enseignement s'accélère principalement pour deux raisons. La première est liée à la réduction de l'État social, même dans le domaine de l'éducation, sous la pression de plus en plus forte des recettes néolibérales. Les universités du monde entier sont de plus en plus dépendantes des droits d'inscription des étudiants, ce qui rend les études extrêmement coûteuses, alors que les subventions de l'État baissent. La deuxième raison est l'avancée de la technique numérique et de la robotique qui réduit considérablement le coût des études, garantit des économies d'échelle presque illimitées et rend l'enseignement accessible à tous. À long terme, cette phase des nouvelles technologies aura également un effet redistributif imprévisible sur les inégalités excessives dans la répartition des revenus. Il augmentera en même temps le chômage, cette fois dans le domaine de l'éducation, alors que l'on estime que d'ici à une quinzaine d'années, 50% des universités américaines vont faire faillite[20]. Enfin, les traducteurs ne seront pas épargnés puisqu'ils seront eux aussi remplacés par des robots. De grands progrès ont été réalisés dans ce domaine, de sorte que l'on peut raisonnablement envisager que très bientôt l'homme ne sera plus indispensable[21].
Les quelques exemples ci-dessus suffisent à convaincre que déjà les robots ont évincé du marché du travail de nombreux travailleurs et annoncent vraisemblablement un avenir cauchemardesque pour le travail humain, où malheureusement, l'optimisme n'aura pas sa place. Un avenir où ce sera le chômage incontrôlé qui prévaudra, qui n'épargnera aucun type d'emploi, même ceux qui exigent des connaissances, une spécialisation ou une planification. Et si, aujourd'hui, la coordination de l'éducation et de l'emploi est le moyen proposé pour surmonter cette situation difficile[22] dans le domaine de l'emploi, dans la mesure bien sûr, où il est possible de le prévoir, ce ne sera bientôt plus le cas. Cela, car il s'avère non seulement que les robots apprennent très vite auprès des Hommes, mais en plus, ils ont récemment commencé à se transmettre mutuellement leurs connaissances[23]. Les emplois spécialisés échapperont-ils à la robotique? Difficile à prédire, et certainement pas sur le long terme. Je pense à la catégorie des scientifiques, des professionnels de la santé, des écrivains, des chefs d'entreprise et des artistes.
Les effets négatifs de l'expansion de la robotique sur l'emploi ne se limitent pas aux économies avancées. Je dirais même au contraire que dans les économies émergentes, la situation est beaucoup plus grave, car à cause des nouvelles technologies, elles perdent les privilèges qu'elles avaient, en terme de main-d'œuvre bon marché, et de relocalisation des entreprises chez elles. On estime que la Chine a ainsi perdu 30 millions d'emplois dans l'industrie depuis 1996, soit 25% du total, malgré l'augmentation de 70% de ses produits industriels[24]. La première menace donc, et la plus sérieuse venant de la robotique pour les économies émergentes et en développement, devrait être la disparition de ce privilège déterminant dont elles jouissaient jusqu'à présent, celui de la main-d'œuvre bon marché qui encourageait la délocalisation en leur faveur. Mais alors, si ce n'est plus la main-d'œuvre bon marché qui mène à la croissance économique, qu'est-ce que c'est? Sur ce point, le constat général de Thomas Picketty[25], à savoir que le taux de rendement du capital est supérieur au taux de la croissance, se transpose aux robots, qui sont perçus comme une sorte de capital dont le rendement ira à leurs propriétaires. Cette différence, en faveur des robots et au détriment du travail, s'amplifiera avec le temps, puisque la qualité et la quantité de travail des robots s'améliorent constamment, contrairement au travail humain, qui reste stationnaire[26]. Le capital, bien qu'ayant perdu sa forme traditionnelle, reste par conséquent le grand gagnant du nouveau modèle des évolutions récentes. Dans la mesure où l'avenir est prévisible, on peut supposer qu'un groupe très restreint, une oligarchie d'innovateurs n'aura aucun mal à partager ses bénéfices avec d'autres bénéficiaires, à savoir les travailleurs non qualifiés et le capital traditionnel, qui pourtant auront du mal à survivre, avec un revenu inférieur à la moyenne, alors que les créateurs d'idées nouvelles seront presque les seuls à être rémunérés. Dans cette phase de l'évolution capitaliste, le travail non qualifié est en fait presque inutile, et l'utilité du capital traditionnel est également dévalorisée.
Les grandes entreprises recherchent du personnel spécialisé en intelligence artificielle qui peut être aussi bien des scientifiques diplômés avec doctorat, que des techniciens juste expérimentés dans ce domaine. Leur salaire est astronomique et varie de 300 000 à 500 000 dollars par an[27].
Parallèlement aux catastrophes amenées par l'intelligence artificielle, on s'attend aussi à un impact positif de l'utilisation des robots sur l'économie. Une étude récente menée par la Bank of America Merrill Lynch prévoit pour 2025, en Amérique, des retombées du renouvellement et de la création par l'intelligence artificielle, qui rapporteront entre 14 et 33 billions de dollars, dont 9 billions proviendront de la baisse de l'emploi de la main-d'œuvre. Et du côté de l'étude de l'Institut McKinsey, on s'attend à un renversement de la société, en raison de l'utilisation de l'intelligence artificielle, «10 fois plus rapide et 300 fois plus élevée, soit avec un impact environ 3000 fois plus profond» que celui de la révolution industrielle[28].
bb) L'intelligence artificielle et ses terribles menaces
La menace que représente la capacité croissante des robots qui vont se substituer à tous les emplois humains semble pâle, comparée à ce que l'intelligence artificielle risque d'apporter. Des dangers inconcevables, qui ne peuvent être prédits, mais qui peuvent être évités.
Jusqu'à récemment, les robots ne pouvaient reproduire que des mouvements relativement simples programmés à l'avance, que des Humains leur avaient appris, ou encore saisir et déplacer des objets qu'ils avaient vus au préalable. Déjà, ils fonctionnent maintenant dans des domaines beaucoup plus larges, ont fait beaucoup de progrès dans l'imitation de la voix, et le plus important, qui représente un danger futur imprévisible, est qu'ils ont acquis la capacité d'apprendre les uns des autres[29]. En 2016, le directeur du Renseignement National, James R. Clapper, dans son rapport annuel sur la sécurité, tire la sonnette d'alarme à propos de l'intelligence artificielle. Les dangers d'une expansion des logiciels malveillants sont bien connus, lesquels sont de plus en plus populaires sur Internet, et connus sous le nom de Blackshades. En outre, certains spécialistes de la sécurité informatique soutiennent que les cybercriminels utilisent l'intelligence artificielle illégalement depuis dix ans[30].
Les robots commencent à être une menace, leur apprentissage progresse de façon géométrique et il n'est pas exclu que leur intelligence dépasse un jour celle de l'Homme. Un scénario hypothétique est que la planète soit occupée par des robots superintelligents qui décideront pour eux-mêmes, écartant les Hommes ou même les exterminant[31]. Des scientifiques tels que Stephen Hawking et Elon Musk proposent des recherches pour éviter une telle évolution, pas si improbable que cela.
De même que l'intelligence humaine conduit souvent à des actions incompréhensibles, l'intelligence artificielle peut donc causer des situations inattendues, inimaginables et menaçantes pour l'homme. Surtout et parce que, comme c'est souvent déjà le cas, les actions des robots dépassent les limites de l'enseignement humain. Mais cette dimension des robots signifie que l'homme n'est pas capable, et dans l'avenir il le sera encore moins, de contrôler les robots. Leur intelligence propre donne déjà des signes qu'elle est différente et étrangère à l'Homme et donc, il y a un réel danger que la communication entre les humains et les robots devienne un jour impossible. Et en supposant que le type et l'étendue des connaissances des robots suivent des voies incontrôlées, il y aura un point critique où leurs actions aussi seront imprévisibles. De plus, en supposant que l'intelligence artificielle évolue plus rapidement que celle des Hommes, le scénario de l'assujettissement du genre humain par les robots peut, dans quelques années, ne plus appartenir à la sphère de la science-fiction.

II. Des propositions pour lutter contre les risques des nouvelles technologies
Trouver des moyens d'assurer à l'Humanité une évolution positive et non négative grâce aux nouvelles technologies est une question de vie ou de mort. Même si le problème est complexe et difficile, n'oublions pas que nous vivons actuellement dans la société des Hommes, que c'est nous qui décidons des événements, et que nous avons donc toujours le pouvoir d'empêcher que notre planète se transforme en enfer.
Plus précisément, la solution au problème du chômage pourrait être relativement simple si l'individualisme excessif, l'accumulation illimitée des richesses par une élite restreinte et la corruption effrénée à tous les niveaux ne régnaient pas ainsi à un point si inacceptable. Je soutiens depuis des années que le chômage est, en fait, un faux problème, et qu'il y a un réel problème de répartition des revenus[32]. En effet, le chômage est une conséquence de l'inégalité excessive dans la répartition des revenus et des richesses, qui a concentré les revenus de 45% du PIB mondial entre les mains d'une élite de 62 magnats.
Et pour continuer avec le chômage, je rappelle que l'on a complètement oublié le fait que dans le passé, on est parvenu à le combattre. En effet, le problème n'est pas nouveau, puisque, toutes proportions gardées, un problème similaire était apparu et avait été traité avec succès après la fin de la Première Guerre mondiale, lorsque les femmes étaient arrivées massivement sur le marché du travail. Le problème du chômage avait alors été traité de la seule façon rationnelle possible à l'époque moderne: en réduisant drastiquement le nombre d'heures de travail hebdomadaires légales d'environ 35%, alors, par rapport à l'avant-guerre. 
Il est clair que les effets catalyseurs de ces changements dans le régime du travail à la fin du 20ème et au début du 21ème siècle exigent une intervention de l'État plus grande et non le contraire, de sorte que le chômage ne puisse plus être utilisé pour créer des disparités toujours plus grandes et contrer la transformation du marché du travail en une jungle de plus en plus sauvage.
Pour que le 21ème siècle ne devienne pas un enfer, il est nécessaire d'accepter et de comprendre sans plus tarder que l'amélioration du savoir humain est un héritage du passé et appartient à l'Humanité tout entière. C'est pourquoi on ne peut concevoir qu'il soit monopolisé par le capital ou par un petit groupe d'innovateurs, pour la seule raison que, dans le nouveau stade de développement que traverse l'Humanité, il n'y a pas de lois et de règles sur la répartition des revenus. Il est donc nécessaire de parvenir au plein-emploi en réduisant de façon drastique le temps de travail, comme ce fut le cas dans l'économie d'après-guerre. En effet, alors qu'en 1840 le travail hebdomadaire moyen était de l'ordre de 70-80 heures, après la Seconde Guerre mondiale et jusqu'à aujourd'hui il était limité à environ 40 heures, voire moins. Il y avait le plein-emploi avant et après la réduction des heures de travail, tandis que la réduction la plus importante du temps de travail de l'après-guerre n'a nullement empêché le progrès rapide des économies avancées, ce qui leur a permis de connaître Trente années Glorieuses.

Il est absolument impératif qu'une décision courageuse similaire soit prise maintenant afin d'éviter le pire déjà en gestation. Il faudrait que cette initiative soit prise au niveau mondial, pour ne pas mettre en danger les éventuelles économies qui en seraient à l'origine, en touchant leur compétitivité. Et la réduction du temps de travail devrait aller jusqu'à ce que les parts du travail et du capital dans le PIB se rétablissent, comme cela prévaut dans la fonction de production Cobb-Douglas. Ces conditions dans le domaine du marché du travail sont une garantie pour le maintien de l'équilibre macroéconomique et pour assurer une demande effective suffisante pour les nouveaux produits et services, afin d'encourager la réalisation et l'adoption des innovations.

Conclusion
Bien sûr, essayer d'arrêter les nouvelles technologies n'est pas une solution aux problèmes des économies du 21ème siècle, puisque leur application est liée à de nombreux résultats positifs, synonymes de progrès. Mais, comme il y a des expériences de chômage de masse malheureuses, conséquences des innovations du passé, il faut absolument que des mesures drastiques et efficaces soient prises pour minimiser les effets néfastes des nouvelles technologies. Outre la nécessité évidente d'adapter les nouvelles technologies aux conditions spécifiques des différentes économies, et surtout dans les économies émergences, il convient également de souligner la difficulté ou l'impossibilité d'utiliser les nouvelles technologies dans un contexte d'austérité ou, pire encore, dans un contexte de déflation. En effet, les nouvelles technologies constituent un facteur de croissance accélérée, ce qui nécessite une liquidité suffisante et une répartition des revenus meilleure et plus équitable, afin d'assurer une demande suffisante pour les produits et services des nouveaux progrès techniques. L'austérité adoptée dans l'UE, sans date d'échéance, ne se prête pas à l'adoption de nouvelles technologies.
L'adoption de nouvelles technologies, en outre, devra se faire de façon modérée et non tous azimuts. Prendre des mesures de protection de sorte que l'économie puisse progressivement utiliser les nouvelles technologies et ne pas se faire anéantir, serait la condition sine qua non à la politique économique qu'il serait bon de suivre.
À ce stade difficile de développement, l'intervention de l'État dans l'économie, dans le but de réduire les inégalités causées par le progrès technique aurait un effet catalyseur. Hormis la réduction drastique des heures de travail, qui est considérée comme la mesure la plus importante pour éviter les effets néfastes des nouvelles technologies, l'État devrait procéder à un investissement important afin d'assurer une éducation de qualité pour tous, en lien avec les exigences des nouvelles technologies. En outre, au lieu de restreindre l'État-providence comme cela se fait depuis longtemps en Europe, l'État devra veiller à ce qu'il y ait suffisamment d'hôpitaux offrant des soins gratuitement, limiter les privatisations, notamment des entreprises de service public, et intensifier les changements structurels, notamment dans le domaine de l'emploi, afin d'utiliser mieux et plus efficacement la totalité de la main-d'œuvre.
La tolérance à l'égard du taux de chômage élevé, dans les économies modernes, combinée avec le refus effectif d'adopter la seule mesure susceptible de le combattre (à savoir la limitation des heures de travail), est la preuve irréfutable que l'Humanité, malgré les progrès révolutionnaires dans le secteur de la technologie, n'a malheureusement pas amélioré sa condition face à l'éthique. L'autre aspect du chômage est le refus de partager la productivité croissante des nouvelles technologies avec l'Humanité, à qui elles appartiennent à juste titre.


[1] Eric Brynjolfsson, Andrew McAfee and Michael Spence, New World Order, F.A. July/August 2014 pp. 44-53.
[2] Lawrence H. Summers "The age of secular stagnation", Foreign Affairs-The world is flat, March/April 2016, pp 2 s.
[3] Robinson, J., and F. Wilkinson, "What has become of employment".
[4] The Rise ans Fall of American Growth (2016), The U.S. Standard of Living Since the Civil War, Princeton University Press.
[5] Robert Solow, The Solow Productive Paradox: What do Computers do to Productivity? Jack E. Triplett Brookings Institution, 1998.
[6] Des économistes Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, de l'Université d'Oxford.
[7] L'étude porte sur l'économie américaine, qui ne diffère toutefois pas beaucoup des autres économies avancées occidentales.
[8] Daniela Rus (2015), "The robots are coming", Foreign Affairs, July/August, pp. 2-6.
[9] "The future of home delivery" (2017), The Economist, 18/02.
[10] "Aviation and robots"(2016), The Economist, 20/08.
[11] Alex Fitzpatrick (2016), "Grappling with the right role for robots at work", Time 11/04.
[12] ILO.
[13] Sean Farrell (2016), The Guardian, 19/01.
[14] Eurostat.
[15] Bureau d'Enquêtes et d'Analyses pour la Sécurité de l'Aviation civile (BEA).
[16] Darrel. Μ. West (2015) "What happens if robots take the jobs? The impact of emerging technologies on employment and public policy", Center for Technological Innovation at Brookings, October.
[17] "Digital Disruption" of Citigroup, 3/2016.
[18] "Machine Translation-beyond Babel"(2017), Technology Quarterly/Language, The Economist 07/01.
[19] «Τhe digital degree”(2014)The Economist-Briefing: The future of universities, 28/06.
[20] La prévision appartient à Clayton Christensen de la Harvard Business School.
[21] "Machine Translation-beyond Babel", op.cit.
[22] "Learning and Earning" 2017), Special Report (Lifelong Education), The Economist 14/01.
[23] Cade Metz (2017), "Machines that teach themselves", International New York Times, 19/09.
[24] Eric Brynjolfsson, Andrew McAfee and Michael Spence, op.cit.
[25] Le capital au XXIe siècle (2013), Seuil, Paris.
[26] Illah Reza Nourbakhsh (2014), "The Comic Robot Dystorpia", Foreign Affairs, pp.23-28.
[27] Eduarto Porter (2016),"New Technology poses new peril to array of jobs", International New York Times, 08/06.
[28] "The return of the machinery question", Special Report, Artificial Intelligence (2016), The Economist, 25/06.
[29] Cade Metz, op.cit.
[30] John Markoff (2016), "An artificial intelligence evolves, so does its criminal potential", International New York Times, 25/10.
[31] R. U. R. (Rossum's Universal Robots), de Karel Čapek, 1920.
[32] Μαρία Νεγρεπόντη-Δελιβάνη (1995) Aνεργία - Ένα ψευδοπρόβλημα; Eκδόσεις Σάκκουλα, Θεσσαλονίκη [Maria Negreponti-Delivani, Le chômage - un faux-problème? éd. Sakkoula, Thessalonique].