Κυριακή, 17 Φεβρουαρίου 2013

Portrait de Maria N.-D. en deux temps par Marie-Françoise Byé-Lefilleul


Portrait de Maria N.-D. en deux temps
par Marie-Françoise Byé-Lefilleul



MARIA I
Maria est installée dans le salon sur le canapé Récamier en soie verte - le sol autour d' elle est jonché de livres et de papiers - Tenace, elle relit pour la troisième fois la page 371 du Traité d'économie intemationale: la grande unité intemationale. Une question qu'elle connait mal elle qui a été nourrie aux théories classiques et libérales.
Elle vient de Thessalonique - Etudiante brillante et remarquée e1le a obtenu une bourse pour faire son doctorat en France - II faut qu'elle réussisse. Elle réussira. Elle s'est  jetée dans ses études parisiennes avec une immense fougue et toute sa volonté.
Elle ne loupe pas un cours, relit ses notes, les réécrit, potasse les manuels jusqu'a une heure avancée de la nuit. Son français, un peu approximatif, la trahit parfois - Mais, par-dessus tout sa bête noire, c' est le « plan à la française »; thèse - antithèse - synthèse -
Elle ignore tout de cet agencement de la pensée et des phrases dont le sens même lui échappe, Mais elle est décidée. A son retour en Grèce elle veut se présenter a l' agrégation, elle réussira. Je l'ai repéré à la Fac. au début de l'année - II n'y a pas beaucoup de filles en sciences Eco. Et Maria, on la remarque, une beauté, une véritable « kore » : le chignon, le nez grec, les seins hauts et la silhouette cambrée. Je me suis assise a côté d'elle, nous avons bavardé, discuté, partagé les plateaux repas du restau V de I' école des mines, le plus mauvais de tout Paris, mangé ensuite de gros gâteaux autrichiens pour nous en remettre. Nous avons passé des heures à mouliner des plans thèse / anti thèse / synthèse,
De fil en aiguille e1le est venue passer les vacances de Noel dans rna famille dans les Pyrénées plutôt que de rester seule dans sa chambre triste - mais ces vacances sont des vacances studieuses - Pourtant elle n'est pas la dernière à rire, jouer aux cartes avec  passion et en trichant, déguster les vins français jusqu' à en perdre un peu la tête.
Mes 2 freres, 2 adolescents, avec tout le charme de leur  âge, apprécient sa gaieté et la taquinent à tout bout de champs.
II est 12h30, l'heure du repas - Ici on ne barguigne pas avec l'horaire - C'est rna grand-mère qui gère la maison et l 'heure c' est 1 'heure.
Maria est assise à côté de mon père - les 2 garçons se tortillent sur leurs chaises en échangeant des coups de coude - la soupière arrive fumante sur la table, une bouillabaisse qui embaume le safran.
Une fois servi, chacun entame son assiette précautionneusement, Au milieu du silence, Maria lance, avec son charmant accent:
« - C' est vachement bon, madame, c' est pas de la merde » Hoquet de rna grand-mère, peu habituée a ce genre de langage.
« - Mais enfin, Maria, on ne dit pas ca, c'est très grossier, inadmissible. Au bout de la table, les 2 garçons baissent le nez dans leur assiette.
Maria bafouille, froisse sa serviette dans ses mains. Ses yeux s'embuent. Tout à coup elle fond en larme et se lève de table.
Je regarde mes frères - ca c'est un coup qui vient d'eux et des cours d'argot qu'ils donnent à Maria pour « l'aider à mieux s’insérer dans la Société française ».
Dans sa chambre Maria en pleurs est inconsolable. Une demi-heure plus tard elle vient s'excuser auprès de ma grand-mère, sans faire la moindre allusion à la mauvaise blague des garçons.
Elle a tout compris sur les niveaux de langue - elle réussira la kore, rna korimou -


MARIA II
Trente ans plus tard, nous sommes en Grèce, à Athènes.
Le grand escalier et les salons de l'ambassade de France, non loin de la place Syntagma, brillent d'une lumière dorée. Sur les tables basses, les consoles luisantes, les commodes ventrues des gerbes de fleurs éclaboussent de leurs couleurs vives, les velours et les soies plus éteints des canapés et des fauteuils.
- Un bruissement continu de conversation, occupe l'espace - il monte et descend au gré des nouveaux arrivants, des exclamations de bienvenue, des accolades, des petits groupes qui se font et se défont au sein de ce public de « happy fews » qui se retrouvent et se jaugent sans indulgence mais avec une joie de vivre non feinte. Femmes élégantes et un peu fanées, hommes affichant leur assurance et leur position sociale, jeunes universitaires débutants et empruntés.
Maria se tient, dans un angle du grand salon, debout sur une petite estrade - sa robe de mousseline noire souligne une silhouette toujours mince. Son chignon n'a pas perdu une seule de ses boucles, ses yeux pas un seul éclat - Elle penche un peu la tête, sourit chaleureusement à l'un et à l'autre, redresse toute sa taille perchée sur de hauts talons, saisit le micro - le silence se diffuse dans l'assemblée - Elle commence son discours.
Aujourd'hui l'ambassadeur de France remet la légion d'honneur à madame Maria D., recteur de l'Université de Thessalonique, économiste reconnue, en raison des services importants qu'elle a apporté au rapprochement des 2 pays.
Maria déroule son discours un peu formel : la Grèce et la France, la France et la Grèce, Les apports de l'un à l'autre et de l'autre à l'un, l'honneur qui lui est fait et son bonheur de reçevoir une telle distinction.
Puis, soudain, elle repart dans ses premières années parisiennes - Aujourd'hui, elle peut se permettre de chambouler « le plan à la française » qui a d'ailleurs pris bien du plomb dans l' aile - Elle rappelle ses difficultés, ses apprentissages, ses maîtres.
Sa langue est devenue libre, bouillonnante quotidienne, familière parfois - Elle termine cet épisode en disant avec un grand sourire moqueur «« c’était vachement bon» comme m'avaient appris à le dire, dans mes premiers mois en France, 2 jeunes garçons français, mes professeurs en argot ».
Tonnerre d'applaudissement de cette bonne société grecque à la fois si convenue et si libre.
En retour l' ambassadeur rappelle tous les motifs de cette distinction remise :
Les échanges entre les scientifiques, les universités, les chercheurs, les travaux communs, la place défendue de la langue et de la culture française.
Tout ce patient travail dans lequel Maria a pesé de tout son poids avec sa hargne habituelle pour que les hommes se rencontrent, que les institutions se reconnaissent, que les idées circulent et s'enrichissent mutuellement entre la France et tout ce grand secteur des Balkans - Lorsque, à la fin de son intervention, l'ambassadeur, un géant de 2 mètres, se penchera, accrochera la rosette rouge sur sa robe noire et embrassera Maria, un silence ému planera quelques secondes -
Elle a vraiment réussi, la kore, pour e1le et pour beaucoup d'autres.



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